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La chute du mur de Berlin a tout changé, Pierre Bentata.

La chute du mur de Berlin a tout changé

Il est prof d’économie au Groupe ESC Troyes. Et il vient de publier « Des jeunes sans histoire ».
Pour Pierre Bentata, tout a chanté en 1989…

Vous venez de publier aux Éditions du Libre-Échange « Des jeunes sans histoire », un livre qui parle du malaise des jeunes Occidentaux. L’origine du malaise, pour vous, c’est 1989 avec la chute du mur de Berlin. Qu’est-ce que cela a changé ?
C’est une date historique. Les décennies précédentes, la démocratie a progressé partout avec l’ouverture des marchés et la fin de nombreux régimes autoritaires comme celui des colonels en Grèce ou de Franco en Espagne… En 1989, le régime communiste était le dernier système cohérent et concurrent à s’opposer à la démocratie de marché. Ce fut un vrai choc et la fin d’une conception du monde qui était la dernière alternative. Avec la chute du mur de Berlin, tout s'écroule. Il n'y a plus d'alternative. Plus de conflit idéologique. Ceux qui sont nés en 1989 ont l’âge des jeunes dont je parle. Ils arrivent dans un monde sans projet, sans utopie avec un système unique qui s’impose partout. Ils arrivent dans une société dont on leur dit qu’elle est en crise depuis longtemps, avec un système qui ne marche pas mais qui est le seul.

Vous avez une formule choc sur ces jeunes : « Leur pays les déçoit mais leur époque les console ». Pourquoi ?
Les sondages sur les jeunes Occidentaux, ceux de la vieille Europe et d’Amérique du Nord, montrent qu’ils sont très pessimistes, plus que leurs parents et plus que les jeunes des pays émergents. Ils sont pessimistes sur l’avenir de leur pays et sont en rupture avec les institutions traditionnelles, les partis politiques, le vote… Ils ne se sentent pas appartenir à leur société. Des études comme celles de Fond Apol montrent qu’ils ont plus confiance dans les institutions internationales, dans certaines valeurs fondamentales comme la liberté ou l’égalité homme-femme, dans la possibilité de se déplacer partout dans le monde… Ils sont dans leur époque avec Internet et les réseaux sociaux qui transforment les représentations qu’ils ont et leurs rapports aux autres. Ils revendiquent plus de collectif mais paradoxalement, ils sont plus individualistes que leurs parents.  

Certains jeunes pourtant continuent à s’engager dans la protection de l’environnement ou dans des mouvements comme Nuit debout, les Zaddistes…
Les partis traditionnels comme le vote ne les attirent plus. Quand ils s’engagent, c’est souvent de l’associatif ou de la citoyenneté dans la vie civile. Des mouvements comme Nuit debout montrent que certains retrouvent le goût de la lutte – la lutte contre le marché -, mais ils ne sont pas nombreux. La plupart ne voient pas la nécessité de se battre…

Les jeunes ne seraient que dans une attitude consumériste de la démocratie. Ils ne seraient que des produits de Google, Facebook et Amazon ?
Le modèle unique de société dans lequel nous vivons est un abîme auquel on ne les a pas préparés. Où tout peux se valoir, où tout peut débuter, où tout peut être cassé. En Europe, on assiste à un mouvement réactionnaire avec la montée des populismes, le repli sur soi et la fermeture des frontières. On prend le mauvais pli.

La jeunesse était la priorité du candidat Hollande. Cinq ans après, quel bilan tirez-vous ?
C’est un échec total. « Réenchanter la jeunesse », le slogan était bon mais il ne s’est rien passé. Sur l’emploi, sur l’autonomie des universités, sur le logement… Aucune initiative. Les jeunes ont le sentiment de ne pas être écoutés, à gauche comme à droite. Les politiques ne comprennent pas les jeunes. Ils sont en décalage total. Les jeunes sont nés avec un nouveau logiciel. Avec des réseaux sociaux de plus en plus puissants. Avec de nouvelles citoyennetés. Avec l’ubérisation aussi qui est perçue plus comme une chance : l’ubérisation va détruire des positions de rente capturées par les anciens et ouvrir des trous d’air. Il y a une vraie attente des jeunes pour des boulots dans lesquels ils se sentent libres, avec moins de hiérarchies et d’horaires. Certaines boites ont trouvé le moyen de les attirer comme chez Cisco où ils choisissent leur manager. Les jeunes cherchent plus du sens que de l’argent.

Avec Nicolas Bouzou, vous avec lancé en 2015 le cercle Bélem, qui réunit des jeunes intellectuels européens ?
Nous sommes six, des économistes français, anglais et néerlandais mais aussi un philosophe grec et un philologue historien italien. On se réunit ensemble, on intervient dans les médias et on donne des conférences et des colloques. Sur les énergies non conventionnelles (gaz et pétrole de schiste), l’État providence en Europe… Le 30 novembre, ce sera sur le prix des médicaments innovants et en novembre 2017, sur la révolution spatiale à la Cité des sciences à Paris. Ce qui nous guide, c’est de partager nos expertises, de nourrir les débats avec une idée principale : les pays européens ont les mêmes problèmes et des solutions existent.

Dans une interview au quotidien Les Échos, vous affirmez que « le libre-échange est la seule politique migratoire efficace » et que « l’économie française ne requiert par moins d’immigration mais plus » ?
L’immigration est une richesse, pas un danger, et c’est le seul moyen de sauver notre État providence qui n’aura bientôt plus assez d’actifs… Si vous tenez à vos retraites, ne fermez pas les frontières ! Les immigrés rapportent plus qu’ils ne coûtent et prennent les emplois que personne ne veut. La dernière vague d’immigration de Syrie aurait pu être absorbée sans problème, cela ne représente que 0,1%. Ce n’est rien comparé aux grands mouvements d’immigration du XXe siècle qui se comptent en dizaine de milliers d’immigrants.

Vous êtes professeur à l’ESC. Quelle économie enseignez-vous ?
Pour les étudiants en 1ère année, j’enseigne les basiques de l’économie, sur le fonctionnement de l’entreprise. Pour les étudiants de 3è et 4è années en Programme international, j’enseigne en anglais. Et ce sont les étudiants qui choisissent les sujets qu’on traite ensuite ensemble avec des débats.

Quelle est l’activité du cabinet Renzen ?
C’est un cabinet de consulting que j’ai créé avec Nicolas Bouzou. On travaille pour des grandes entreprises et des administrations. On fait des études d’économie quantitative : sur l’impact de certaines lois, sur la croissance dans certains secteurs, l’estimation de coûts…

Propos recueillis par Thierry Péchinot,
Supplément Économie, L’Est éclair, 08/11/2016.

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